« On est une femme, quelque part. Alors il faut s’intéresser à ce quelque part »
Bienvenue dans « On en parle ?! », votre dose sur la santé féminine. Tous les mois, je vous parle d’un sujet que mes bouquins de SVT n’ont pas évoqué, qu’on ne m’a pas expliqué en consultation médicale, que ma mère a oublié de mentionner ou qu’on balaie d’un revers de la main parce que bon « c’est naturel ».
J’ai découvert Emmanuelle Faure par le biais de mon ami Baptiste. Baptiste anime un podcast sur la ville et ses transitions, pour lequel je l’accompagne sur sa recherche d’invités. Le thème de cet épisode : Et si les villes se préoccupaient de notre santé. Après l’enregistrement, Baptiste m’a incitée à la contacter pour qu’on parle du sujet qui nous intéresse ici : la santé des femmes.
Emmanuelle Faure est géographe de la santé. Son travail ? Analyser pourquoi le lieu où l’on vit détermine notre santé, particulièrement quand on est une femme. Je n’imaginais pas à quel point mon adresse, mon genre, la politique locale de ma ville, les liens sociaux que j’ai tissés, mon niveau d’études ou encore mes revenus pesaient autant dans la qualité de ma santé globale.
Emmanuelle Faure m’a invitée à consulter le dossier proposé par la Fabrique Territoires Santé, une association visant à soutenir les démarches territoriales de santé. Le dernier en date ? Promouvoir la santé des femmes : approches et coopérations locales. Et avant tout état des lieux, ce dossier (auquel Emmanuelle a contribué) rappelle que les disparités de santé entre les sexes ne sont pas simplement dues aux différences biologiques. Mais surtout à l’influence du genre, c’est-à-dire aux rapports sociaux entre les sexes.
Prenons un exemple concret : les maladies cardiovasculaires.
Selon la Fédération mondiale du coeur, elles sont responsables de 30% des décès chez les femmes chaque année. Ce qui en fait la principale cause de décès chez les femmes dans le monde. Et selon un rapport du Haut Conseil à l’Égalité (cité dans l’enquête Les Négligées menée par Solenne Le Hen et Marie-Morgane Le Moël), 56% des femmes en meurent en France vs 46% des hommes. Eh bien, pourtant, les femmes continuent d’être sous-diagnostiquées.
"Les maladies cardiovasculaires sont encore largement invisibilisées chez les femmes. Notamment à cause d’idées reçues puisqu’on pensait les symptômes à partir du corps masculin. Mais aussi par manque de prévention auprès des patientes.
Car oui les symptômes féminins sont souvent différents de ceux des hommes. Et pourtant les profils se basent encore largement sur des données issues d'études menées principalement sur des hommes. Et encore plus dingue, ils sont encore peu connus ou insuffisamment pris en compte par les professionnels de santé.
Bien qu’une douleur brutale dans la poitrine reste le signe majeur de l’infarctus, d’autres symptômes peuvent le précéder. Des symptômes qui peuvent nous sauver selon Claire Mounier-Vehier, éminente cardiologue, dont je suis les actualités sur LinkedIn. Selon elle, si nous savons les écouter, ils vont permettre d'intervenir avant qu'il ne soit trop tard : une sensation d’épuisement ou de grande fatigue, un essoufflement progressif à l’effort, une oppression brutale dans la poitrine, une douleur aiguë dans le haut du dos, entre les omoplates ou dans le cou, des palpitations, des sueurs froides ou encore des symptômes digestifs récurrents comme les nausées ou les brûlures gastriques.
Et même quand les premiers signes sont là, les femmes mettent en moyenne 15 minutes de plus que les hommes à contacter les urgences, parfois par peur d’exagérer leurs symptômes ou de déranger pour rien…
Tout ça pour dire que ce décalage entraîne des diagnostics tardifs, une prise en charge inadaptée et une plus grande vulnérabilité des femmes face à ces maladies. Avec comme risque majeur : le décès.
L’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) définit la bonne santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ».
+ 1 pour Emmanuelle.
Être en bonne santé, c’est l’absence de maladie, certes mais également l’accès à un environnement qui nous permet de bien vivre. Ça passe par la répartition de l’offre de soins mais aussi la présence ou non d’espaces verts, la politique culturelle locale, la qualité de l’alimentation dans les écoles, la politique éducative, etc.
Autrement dit, la santé s’inscrit dans un territoire (la politique locale) et un environnement (nos conditions de vie).
Dans un territoire donc. Et peu importe que l’on soit en ville ou à la campagne. Tout dépend de la qualité de la politique locale de santé, de la présence ou non de professionnels formés, de lieux de prévention ou de centres médicaux à disposition, l’accessibilité de ces lieux.
Puis de notre environnement à proprement parler. « Si je vis dans un quartier bruyant, que j’ai peu de moyens financiers et que la première sage-femme est à 1 heure de route, ma santé est déjà impactée.» Logement précaire, nuisances environnementales, emploi précaire et revenus faibles… Toutes ces conditions peuvent avoir un effet cumulatif et ainsi faire que les femmes seront plus susceptibles de renoncer aux soins.
Surtout que pour prendre soin de sa santé, il faut aussi avoir le temps (mental et physique) de s’en occuper. Dans ses recherches, notre géographe de la santé a pu constater que les femmes sont davantage impactées par l’espace temps.
« Si je suis une femme, j’ai tendance à multiplier les micro-déplacements tout au long de la journée. Déposer les enfants à l’école, faire une course entre midi et deux, aller chercher les enfants, rentrer, etc. Ce rapport à l’espace et à la mobilité va avoir un impact plus fort sur les femmes, vs les hommes qui ont souvent des trajets plus longs mais moins morcelés. »
Être « l’agenda de toute la famille », organiser la logistique quotidienne, anticiper les besoins des autres… Tout cela pèse sur le corps, le moral et le temps disponible pour soi.
Ce poids mène parfois à des formes de burn out, de dépression, de renoncement aux soins. Surtout chez les femmes qui sont aussi aidantes, que ce soit pour des enfants ou des parents âgés. Leur santé finit par passer au second plan, non pas par négligence, mais par manque de ressources, de temps, de relais.
Si l’accès aux soins est essentiel, Emmanuelle tient à rappeler que celui à la prévention l’est tout autant. Campagnes de dépistage génériques, messages mal ciblés, méconnaissance des symptômes spécifiques aux femmes… La prévention actuelle reste souvent pensée de façon uniforme, sans tenir compte ni du genre, ni du territoire.
Il faut réinventer les types de messages qui sont passés, les médias utilisés pour adapter réellement les campagnes aux réalités vécues dans chaque territoire. Un seul et même message pour l’ensemble du territoire et des populations, ça ne fonctionne pas !
Restons dans le thème des maladies cardiovasculaires et prenons alors l’exemple du Bus du coeur des femmes. Cette initiative, portée notamment par Claire Mounier-Vehier citée plus haut, a pour mission d’aller à la rencontre des femmes les plus précaires partout en France. Au programme, une série d’examens et des rencontres avec des professionnels de santé pour faire le point sur la santé de leur coeur.
Et là vous vous dites : mais c’est génial ! Mais se pose alors la question : est-ce que ce bus va réussir à toucher un maximum de femmes ? « C’est un moyen de prévention super intéressant mais si le bus ne passe pas dans le bon quartier, au bon moment, il n’y aura personne. »
Emmanuelle insiste en effet sur la nécessité d’un maillage territorial très fin, impliquant les collectivités locales, associations, professionnels de santé, habitants… Cela permet de construire des actions adaptées aux réalités du terrain et aux inégalités spécifiques vécues par les femmes.
Autre info que j’ai apprise : les villes ne sont pas dans l’obligation de s’occuper de notre santé. Hormis hygiène et insalubrité, le reste relève de la volonté politique locale. Et pourtant, les enjeux sont immenses. Certaines communes s’emparent de la question (notamment en Seine-Saint-Denis), en lançant des diagnostics de terrain, des ateliers santé ville, ou des centres dédiés. Mais pour cela, Emmanuelle rappelle qu’il faut du courage politique, des budgets adaptés et une vision de la santé qui dépasse les murs de l’hôpital.
La santé des femmes ne se joue pas uniquement dans les cabinets médicaux. Elle s’ancre dans la rue, au domicile, dans les transports, à l’échelle du quartier. Elle est influencée par les politiques publiques, les dynamiques sociales et les ressources accessibles.
S’intéresser à la santé des femmes, c’est donc repenser notre façon d’aménager les territoires, de faire circuler l’information et de partager les responsabilités. Et surtout, de reconnaître que la santé est une affaire collective et politique.
📚 Ma reco lecture pour les vacances
Ce n’est pas une recommandation fortuite. Lors de notre échange avec Emmanuelle, on a discuté lectures (autour des femmes, vous vous en doutez) et elle m’a conseillé cette super BD de Catie Baur : Marcie, le point de bascule.
Caroline (aka Marcie) est une femme d’une cinquantaine d’années en péri-ménopause. Mère célibataire, elle est victime d’un licenciement brutal et décide de devenir enquêtrice privée.
Son super-pouvoir ? Son âge ! Mise à l’écart dans son entreprise, elle est aussi invisible dans la société.